Tags

La goujaterie, ça sévit même dans des endroits dont on croirait naïvement qu’ils doivent en être exempt.

C’est l’histoire d’un type, qui a l’air d’avoir tout bon, et qui fait partie d’un joli projet.

Le problème du joli projet, c’est que c’est dans un endroit qui a besoin de travaux, plus que prévu comme pour tous les travaux, et que ceux en charge sont un peu des diesels.

L’autre problème, c’est que cet endroit, c’est dans une caisse de résonnance, une copropriété privée, avec des gens, et même des enfants, qui y vivent, et y dorment.

Alors quand les voisins d’en face s’insurgent de ne plus être chez eux, même pas leur seul jour de repos dominical, et qu’ils ne peuvent pas dormir, le type se résout à aller les voir.

Là où le type a de la chance, c’est qu’il porte un joli nom qu’on connaît, et que faire appel à notre bon cœur, c’est hyper adroit, ça marche à tous les coups. Malin.

Il explique tous les trucs biens qui vont avec le projet. C’est bien, très même, charitable et énergique. Évidemment qu’on ne peut que soutenir, avec enthousiasme. Mais tout de même, une mère doit prendre aussi soin de sa famille, alors ça va durer pas trop longtemps s’il vous plait ?

Fin de semaine. Et aussi à titre de dédommagement mais bien sûr on ne le prend par pour un dédouanement, on sera ravis de vous accueillir au fin fond de notre province, un weekend quand vous voudrez … Nous, en s’en fout, on est pas là pour monnayer notre indulgence, on voudrait qu’on nous rende le calme. On trouve néanmoins presqu’amicale cette invitation* et la manière de la présenter.

On nous assène aussi sous le sceau de la confidence que tout ça c’est pour les huiles du gouvernement qui vont venir soutenir le lancement. Là aussi, nous on s’en fout, des célébrités, ça ne nous flatte pas. Je me dis juste que c’est bien pour eux, ça va faire leur faire de la pub.

Fin de semaine, et promis, le tapage maintenant, c’est fini, maintenant c’est plus que la peinture….

Il repart, avec tous nos vœux de réussite, nous a laissé tout plein de cartes de visite de type important, et des badges publicitaires… Fiston numéro 2 se transforme immédiatement en enfant-sandwich, j’en sauve un pour moi, et on en parle partout comme d’une magique idée.

La peinture, ça devait être celle de la girafe quand les ouvriers prennent leur pose clope, après avoir braillé assez fort pour s’entendre d’un étage à l’autre, au dessus du bruit des machines…

Quand tu vas les voir, 23 heures bien tapées pour supplier, rappeler les promesses faites, l’école et le brevet blanc demain très tôt, on te répond immanquablement « c’est bon, ça va, ça va, toute façon, on a presque fini…. » Comme tu insistes, c’est pas la première fois qu’on te la fait, on t’exhibe comme sauf-conduit tout ce qu’on peut : la permission de la mairie de faire des travaux de nuit (dans un immeuble privé, c’est de circonstance) et du chef du conseil syndical qui déjeunait ici tout le temps, (tu le connais bien, no way qu’il déjeune ici, ni qu’il dit oui aux abus) et surtout que la grande Madame de France elle va venir, alors …. Là, tu ne peux pas t’empêcher de mentionner que la dame a pris entre autres sous sa férule pendant la durée du mandat de son époux l’éducation et le soin de la jeunesse, et que par conséquent, elle ne serait pas plus favorable que ça à ce qu’on pourrisse le sommeil des collégiens… on te pousse dehors, on continue de finir, et on ne ferme surtout pas les portes, pour que tu puisse en profiter. Enfin, si, à la fin, on en claque trois, plus la grille. Une façon de dire bonne nuit enfin, je suppose.

Le lendemain, tu retournes faire valoir tes espérances. Il y a celui qui met en doute ta parole, genre il était là jusqu’à 23 heures, ça va, c’était très calme.

Le patron lui, avoue que c’est vrai que ça résonne beaucoup, et que les mecs qui tapent le carton en pleine nuit, c’est pas cool pour nous, pas plus que les bruit du chantier. Il propose même qu’on aille passer la nuit dans un chic hôtel avec les enfants, et qu’il remboursera. Je suis touchée, mais. Mais on pense que leur argent peut servir une plus jolie cause que la nôtre, qu’on va pas le gaspiller, et puis la fin de la semaine c’est très bientôt, on va donc supporter encore, mais de grâce, les travaux de pas peinture, pas la nuit, et les grilles de sécurité fermées, et les ouvriers à voix basse.

Passons sur les plus de quinze jours qui ont suivit. Parfois une nuit de répit et le dimanche, on fuit. On n’en peut plus, heureusement que l’inauguration arrive avec le printemps. Ouf.

J’écris même un petit article pour chanter leurs louanges. ça me permet de me rappeler pourquoi j’accepte tout ça.

Il y a aussi des travaux de copro devant chez nous, pour mise hors d’eau de nos murs. Je suggère et obtiens qu’ils ne soient pas effectués le mercredi, rapport au bruit qui saloperait les festivités officielles prévues ce jour là.

D-day : super inauguration. On part joyeusement avec fiston numéro 2 à fond à fond chez notre chocolatier fournisseur pour nos amis, on leur pique jusqu’à leur dernières toutes neuves pas encore emballées dragées de la bonne couleur, on les fait mettre dans une boite pour pas arriver avec le pauvre sachet tiré de leur réserve rien que pour nous, et on visite les lieux.

Ça valait le coup, c’est hyper bien, l’équipe est adorable. Toute la presse en parle, ça va dépoter et ça mérite.

Pour apporter notre petite aide, on convoque nos copines du quartier à venir tester café et gourmandises (qui sont, comme leurs sandwiches, des tueries de miam).

Et on se réjouit, pleinement. Et aussi, on dort.

Alors quand le dimanche des Rameaux, on rentre à la maison, on prévoit de mettre en vitesse les enfants au lit, un petit film et nous pareil. Mais en fait, non. Il tapent, il disquent, ils burinnent, bref, en fait, c’est pas fini l’enfer.

À minuit, j’ose user d’une des cartes de visite : celle du patron, pour rappeler notre sommeil et la fin du régime d’exception qui leur avait été accordée jusqu’à l’inauguration.

Pas de réponse. C’est donc au type aux multi-cartes de visites à qui je finis par écrire, à 1 heure trente du matin. Je sais, c’est tard pour écrire à quelqu’un, ça ne se fait pas. Mais bon, il faut me comprendre, c’est encore plus indécent de faire du vacarme la nuit de dimanche, et d’où des ouvriers ont le droit de travailler le dimanche de façon générale, ou la nuit ? Dans notre copro c’est interdit et marqué partout, et dans la loi…

On me répond. J’en ai de la chance.

Et là, commence le foutage de gueule :

On s’excuse des désagréments (notez le sens de la litote), on va passer le message, et on avait compris que la reprise du carrelage (version 1) c’était un truc qui fait pas de bruit. (tu veux dire casser, faire sauter, scier, remettre, caler, c’est censé être silencieux ?!?) et on m’appellera demain et d’ici là on me cordialise, et on va aussi relancer les ouvriers qui n’ont, sans surprise, pas arrêté au premier rappel, pour qu’ils cessent vraiment.

Je dis merci

Le lendemain, pas de nouvelles du patron, qui a du refiler le taf à son chargé des familles qui font rien qu’à vouloir qu’on les respectent en même temps que la parole donnée.

Fin de journée, un message, en fait on savait pas qu’ils travailleraient jusqu’à si tard (version 2) bref, on se verra le lendemain, à telle heure, non, finalement plutôt une autre. Je suis la plus accommodante possible. Et aussi by the way, suite à votre précédente remarque sur le travail du dimanche, en fait (version 3 ) on pensait vraiment pas qu’ils travailleraient encore dimanche… (mais alors du coup, ils vont être payés comme un lundi ? c’est pas très chrétien, ça, si ?)

Je fini par le recevoir à nouveau chez nous, vu que son café est fermé, et qu’il va pas l’ouvrir du coup. Il espérait faire ça vite dans le couloir. Mais je l’invite.

Et oui, car comme je le lui ai annoncé, je vais lui remettre une jolie feuille, sur laquelle est inscrit un résumé accessible même au lecteur le plus flemmard, avec des dessins dedans, qui donnent toutes les clés pour être en règle avec la copropriété et respecter tous ses voisins.

Ça s’appelle une charte de bons usages, ça n’est pas agressif mais c’est clair. en bas, il y a écrit ” Merci de respecter ces règles afin que le passage soit un lieu sûr, harmonieux et agréable pour tous”

Et moi, être obligée d’appeler les gens à des heures indues pour faire valoir mon dû, que je paie tous les mois, à savoir un domicile au calme, ça me hérisse. Et j’aime pas.

Ce que je veux c’est pouvoir continuer à ne parler qu’en bien de celui qui est mon nouveau café d’en bas, je veux pouvoir leur souhaiter bonjour sans réserve, y trainer toutes mes copines, compter sur leurs salades pour déjeuner, et sourire rien qu’en voyant leur logo.

Donc, j’ai imprimé la charte, à laquelle se référer aisément. Pour qu’elle ne soit pas vue comme un tapage sur les doigts, mais un outil facilitant, je l’ai imprimée sur une belle feuille de papier à lettre, blanc cassé, et mise dans une pochette transparente de bonne qualité avant de la lui remettre.

Il n’a qu’une envie, c’est de se sauver, clairement tout ceci est une perte de son temps, mais juste avant, me tend une feuille pliée en deux qu’il sort de sa sacoche. « ça c’est l’invitation dont on avait parlé ». je me dis, super, j’avais oublié, on remet les choses au carré, et on est de bonne volonté des deux côtés. Joie, bonheur, réconciliation.

Et j’ouvre la feuille, un peu surprise du format qu’on dirait un brouillon.

Et bien c’en est un : en dédommagement de toutes les nuits et dimanches bousillés pour ma famille de deux enfants, nous avons gagné…. Tadam : une nuit en chambre supérieure, et même le petit déjeuner, pour deux.

Trop trop princier. Donc : pour deux, la moitié des effectifs. Une nuit. Moins de temps de dodo sur place que le trajet pour s’y rendre, parce que c’est au bout du monde. Et quand on veut… mais alors plutôt dans 6 mois, après la belle saison, entre octobre et mars, histoire de ne pas vous offrir non plus un truc trop sympa, en basse saison, ça dérangera moins.

* C’est pas une invitation, c’est une insulte, imprimée à l’arrache, d’après un format qui doit sans doute être pour les vraies invitations sur carton pour les gens pour lesquels on aurait un peu moins de mépris.

Et le type en question, ce n’est pas un déshérité pas élevé, non. L’éducation, elle lui a été donnée. Il en a d’ailleurs tous les codes, dès lors qu’il peut y gagner de la sympathie. Ce n’est donc pas de la maladresse, c’est au mieux d’une exemplaire inélégance, et plus certainement du dédain assorti d’hypocrisie.

Pas bravo.

Je suis retournée dans mon joyeux petit café et je vais continuer, parce qu’ils sont toujours aussi gentils, et  que je ne vais pas me priver de soutenir une belle histoire, mais que cela soit clair, ce n’est pas grâce mais malgré l’autre goujat, qui doit je suppose se considérer comme totalement dédouané. Honte sur lui.

 

 

 

Advertisements