Oui. Se fracasser la tête contre le premier mur venu, comme un soulagement, tellement ça suffit de se la faire fracasser de l’intérieur… la douleur, c’est épuisant, ça vous enlève tout : la décence, la raison, l’amour des autres, celui de la vie… la douleur ça vous prend en otage, et vous feriez n’importe quoi pour vous en libérer. 

Alors moi, je voudrais bien qu’on parle autant de la lutte contre la douleur que de la solution finale pour lui échapper. Je voudrais bien qu’au lieu de légiférer sur l’euthanasie, on se donne un peu plus de mal pour les soins palliatifs.

Je pourrais dire que l’euthanasie c’est un suicide assisté, et que le suicide est l’acte le plus désespérant du monde, irrévocable, non corrigeable. Après, c’est trop tard, plus que des regrets affligés. Je pourrais aussi rappeler le serment d’Hippocrate, et que demander à des docteurs de s’en laver les mains en refilant la responsabilité à d’autre qu’eux qui ont promis de prendre soin de la vie, et donc a contrario de lutter contre la mort, c’est leur promettre des jolis maux de tête.

Mais ce que je voudrais surtout, c’est rappeler qu’écourter une vie, c’est la priver sans recours de la chance de finir en paix. En paix avec soi-même, avec les autres, avec l’injustice de la maladie. 

À titre de toute petite illustration, Papa est mort un vilain 1er avril. Un cancer au cerveau. Presque deux ans (un record) à souffrir, à se soigner, à tester des médicaments qui désorientent bien plus qu’ils ne soulagent, tous ces long mois qui finirent dans une maison de soins palliatifs.

Vous dire que nous étions heureux pour lui qu’il y soit pensionnaire. Non.

Mais vous dire notre reconnaissance pour tous ceux qui l’entouraient et prenaient soin de lui, sans espoir ni fierté de pouvoir le sauver, juste le soulager, adoucir ses derniers jours qui durèrent finalement plus d’un mois, l’aimer dans sa fragilité, entendre ses besoins même ridiculement infimes, lui parler comme à un homme, le nourrir comme on ferait d’un fragile enfant, sans impatience pour le lit à libérer, de la pure humanité.

Quand il y est arrivé, sur son lit de futur mort, il était en colère, dégouté d’autant d’injustice, il avait mal, il en avait mare, il disait à quoi bon.

Et quelques moments plus tard, il trouvait que cette petite compote pomme-mangue qu’on avait insisté pour partager, c’était bien rafraichissant, que le soleil printanier était doux, et que c’était chouette qu’on ai pu venir, Merci.

Il dormait, beaucoup, et à son réveil, c’était une loterie : bien, moins, pas du tout, hargneux ou infiniment triste, tendre, caustique, humoristique, abandonné… on ne savait jamais. Alors oui, c’est éprouvant, de ne pas pouvoir faire grand chose, d’avoir si peu à donner, d’être si maladroit, et oui aussi, c’est long la descente. Une agonie, ça peut être très long.  

N’empêche, les derniers mots de Papa, pour qui on avait fini par trouver le bon dosage pour soulager sa douleur sans égarer sa conscience, et qu’on a entouré tous autant qu’on le pouvait, ça a été « je suis content » dans un très faible sourire mais confiant.

Cette dernière phrase, il n’a pu l’avoir qu’à la toute fin, après s’être libéré de tout le reste, et parce qu’on lui a laissé le temps d’y arriver, qu’on l’y a accompagné, et qu’il a bénéficié d’une médecine humaine et très attentive.

C’est ça, que moi je voudrais souhaiter à ceux qui vont mourir, on ne sait pas quand mais inexorablement. Qu’on leur apporte la vie qui leur manque, qu’on les aime autant qu’on le peut encore, et qu’avant de tuer le malade, on s’évertue plutôt à tuer sa douleur, qu’elle soit physique ou morale.

Donc, plutôt que de voter pour ou contre l’euthanasie, je vote pour beaucoup plus de moyens pour la science et la médecine et ses aides, de façon à ce que ce ne soit pas le cancer ou la douleur ou les mauvais médicaments ou les mauvais dosages ou le poids de la solitude qui parlent quand un malade dit vouloir en finir.

 

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