…Qui ne l’est plus tant, depuis que Miss Nothomb s’en est emparé. Du coup tout le monde va prononcer son nom, lui qui m’a permis dans un passé lointain et désormais révolu, de piéger Akinator les deux fois où j’ai dû y jouer.

Avouons le tout de suite, nous en sommes fort contrariée : Riquet, c’est mon chéri, c’est mon conte de fée à moi que j’aime, et que je comptais bien réécrire, un jour, en forme de nouvelle. Et je me suis donc fait souffler la politesse, et pas par n’importe qui. 

Grrrrrrrrrrr

Je suis née laide. On me l’a beaucoup dit. Mais pas de chance, j’ai très vite viré ravissante petite enfant, trop du point de vue parental. Je n’en n’avais naturellement pas conscience et on ne me l’a avoué que plus tard. Trop, donc à réprimer, mais très, donc étiquetée. Blonde, en fait, comme décorative et pas très cérébrale. « Tu épouseras un ambassadeur, ma fille, tu feras très bien à sa table, avec ton port de danseuse et tes bonnes manières. Tâche juste d’être un peu moins…disons bizarre»

Riquet à la Houppe, celui de Perrault, c’est un conte riche, c’est un conte dichotomique, c’est une histoire d’amour justicier, ce n’est par un certain côté pas si loin des amants de Platon, et c’est aussi un conte terrible.

Comme si la beauté ne pouvait décemment être assortie d’esprit. Comme si ce serait trop injuste. Comme si on ne pouvait pas tout avoir, pour une raison d’équilibre universel de répartition des dons. Comme une balance inique : plus tu es beau, plus la vie te sera réputée facile, moins intelligent tu sera…et moins capable de bonheur. Ca donne pas envie d’être beau, et si tu l’es, même juste un peu plus que les autres, c’est normal, justifié, imparable, que tu sois un peu plus idiot que les autres.

Et c’est comme ça qu’on reste enfermé dans sa potiche, et qu’on ne croit pas pouvoir être autre chose, toute révolte n’étant que pantomime illégitime.

Il est nul, ce conte.

A l’opposé, il y a le moche, le bossu qui planque ses ailes, parce que lui, sa beauté elle n’est pas évidente, elle est dedans. Lui c’est celui qui doit se battre pour se faire aimer. Parce qu’être aimé, par les autres, c’est faire partie des humains, c’est vital. Lui ce n’est pas le chevalier qui va tuer un dragon qui ne faisait que son job, et prendre ainsi possession de la princesse qui n’attendait que lui, ses muscles et sa belle prestance. Ca, c’est d’un pauvre. Non, lui il conquiert le monde, tout le monde, par la grâce de son esprit. Comment ne pas l’aimer ? Je ne vois pas. Moi, c’est mon premier amour.

Alors c’est un conte affreux, et celui qui fait pitié, ce n’est pas le prince, c’est cette prétendue écervelée de princesse.

Mais à mieux y regarder, elle n’est pas si con : déjà, elle est très consciente de ses limites. Les vrais crétins ne doutent jamais de ne pas en être. Ensuite elle est capable de reconnaître l’intelligence (évidente bien sûr, on est quand même dans un conte) de son interlocuteur : pour goûter un met raffiné, il faut de fines papilles. Donc, pas si bête. Peut-être juste empêtrée, écrasée dans sa belle apparence. Ou peut-être juste très différente.

Et Riquet, c’est elle qu’il choisi, parmi toutes celles qu’il peut (et ne se prive sans doute pas de) séduire. C’est à elle qu’il donnera le don d’intelligence. Elle, c’est une chieuse, que les éphèbes qui font si jolis à son côté laissent finalement très vite inassouvie, ennuyée. Donc en échange, elle donnera la beauté à son Henri. (était-ce bien nécessaire ? sans doute non, mais on donne ce que l’on peut, et il faut savoir recevoir ce qui peut être donné, même insignifiant) En échange, mais en second, dans cet ordre, c’est important.

Quand tu es une petite fille, tu trouves cette fin merveilleuse : fuck cette enfoirée de fée mal-aimable qui punit la tête blonde en même temps que ses frimeurs de parents superficiels. Et vive la gentille qui donnera à l’amour le don de tout réparer.

Quand tu es à peine plus grande, tu te dis que ce qui te sauvera, c’est un très très intelligent, qui te trouvera assez attirante pour te prêter un peu d’esprit, et par là même te déverrouiller. Et toi, à titre de reconnaissance, il va falloir que tu te fasses belle, très et très longtemps, pour qu’à ton bras il resplendisse aussi de l’extérieur. En vrai de vrai ce que tu voudrais, c’est être belle, mais vraiment, et puis surtout qu’on ne te limite pas à ton apparence, qu’on croit assez en toi pour que tu oses être intelligente, avec toutes les exigences que cela impliquera. Parce que laisser ses cheveux étouffer ses possibilités intellectuelles, c’est pas loin de la facile flemme, ça n’éclôt pas, ça craint. et n’avoir qu’un corps à partager, c’est un peu court. Et puis la joliesse, c’est beaucoup moins éternel que l’esprit.

Une vie rêvée, basée sur une double aberration, mais à la fin, c’est splendide. Et quand ils seront vieux, ils finiront peut-être tout ridés tout bossus tous les deux, et peut-être aussi tout séniles, mais une chose est sûre, ils se sont reconnus, ils s’épanouissent l’un l’autre, ils s’aiment pour toujours.

J’adore les contes de fée. Enfin, un seul, mais incurablement.

Et pour en revenir à Mademoiselle Nothomb, tant mieux qu’elle l’ait revisité. Avec fantaisie et poésie, l’air de rien, comme dans un conte déplié, c’est charmant mais pas seulement, loin de là. La cruauté des vulgaires est sans limite pour les extraordinaires, la bêtise étant la chose la plus facilement  partagée du monde. Et puis elles les aime, ses héros, de la même tendresse que Perrault aimait les siens, également. En somme, j’agrée sa version, beaucoup. (Elle s’en fout, c’est entendu, mais pas moi)

 

 

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