Elle entre, ou plutôt se faufile entre deux courants d’air, les yeux comme des billes de souris prise en flagrant délit d’existence, une tête de petite pomme d’hiver, le corps assorti. Timide mais dopée au courage, elle se lance à l’assaut du comptoir, prête à s’adresser dès qu’il le voudra bien au Monsieur très important qui officie derrière.

Elle explique tout d’une traite que si elle revient, c’est parce qu’on lui a dit la dernière fois que ce n’était vraiment pas le moment. Elle a bien retenu, qui quand pourquoi et surtout qu’on lui a dit de revenir… c’est pour cela qu’elle se permet. On dirait une enfant têtue en même temps que terriblement impressionnée, on dirait qu’elle fait ses devoirs, et qu’elle a bien appris sa leçon.

« C’est parce que le directeur a dit de revenir… ». D’accord, on va chercher la comptable dans les étages : C’est que c’est une vraie affaire.

Et moi dans mon coin, je me dit qu’une telle mission, qui a l’air tellement importante pour cette toute petite personne, je pourrai peut-être moi aussi avoir la chance de participer. Alors je demande, je joue à la dame qui serait très intéressée. « Bonjour Madame, permettez-moi, je n’ai pas pu m’empêcher d’entendre votre conversation … mais de quoi s’agit-il exactement ? »

il s’agit de calendriers. Nous sommes mi-mars, c’est plus que de saison, non ?

« Et alors… ces jolis calendriers, je vois que vous avez plusieurs modèles, je pourrais voir ? » bien sûr, que je peux voir, après un moment de déstabilisation : il y a celui avec les chatons, et puis celui avec une jeune femme et son parapluie qui plait beaucoup. Ma petite dame se prend au jeu, développe son argumentaire : tout est parfait.

Les photos sont noir et blanc pour faire rétro, avec une touche de couleur pour faire vendeur, elles sont navrantes, plus mignon pas moyen. Je prépare mon choix pour le jeune galant de 5 ans qui va réparer le moteur de la voiture à pédale de la miss à chapeau taille 48, et demande le prix. 10 ou 20 euros, je ne sais plus, mais au cas où ça m’aurait échappé, vu la marchandise, c’est une excuse à bonne œuvre… mais on a joué à la marchande, et ça, ça vaut, tant pour elle que pour moi.

La comptable soutenue par le barman trouveront également très important et très utile d’avoir des photos de chatons dans la cuisine et au bureau. Et deux de plus de vendus. Elle ose à peine y croire, s’empêtre dans sa reconnaissance, et tient à bien préciser qu’il y a au dos un reçu fiscal unique, à envoyer à l’association (handicap-autonomie-liberté), qui nous le retournera tamponné comme ça on pourra bénéficier de largesses fiscales en échange de notre générosité…

Je ne vais pas enquêter sur l’association, ni renvoyer le reçu fiscal. Parce que je peux me le permettre, et parce qu’après je serai dans leurs fichiers, qu’ils pourront m’envoyer des courriers de retape. Quoique j’explique que c’est de l’argent – dont le mien pas donné pour ça – et même aussi des bouts d’arbres jetés par les fenêtres, les associations vous envoient toujours des lettres de publi-information, ça me saoule.

Donc je ne vais rien demander pour ne rien recevoir. En revanche j’espère bien au printemps prochain pouvoir m’offrir mon nouveau calendrier 2016 auprès de ma violette échappée d’un jardin de simples.

Parce que comme dit un furieux honnête de ma connaissance, les gestes charitables, c’est à 90% pour gagner son paradis et/ou s’offrir une bonne conscience, et au mieux 10% d’altruisme désintéressé. J’ergoterai évidemment sur les proportions, mais une chose est sûre : La petite violette en mission a ajouté à cette peu reluisante répartition une part aussi charmante qu’inattendue : de la tendresse.

En tout cas, pour moi qui ne suis certainement pas unique, une adorable totalement à l’ouest, mais ayant fait tous les efforts y compris sur elle-même pour aller vendre – et non pas quémander – des trucs invendables, avec la candeur et la ténacité comme seules armes : C’est idiot, mais c’est touchant.

Et se faire rappeler qu’on n’est pas que de l’airain qui résonne, qu’on peut encore être ému par un être qui ne nous est rien, rien qu’un peu plus d’humanité, c’est précieux.

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